Diner chez Léopold

chez leopold bombay

Bombay, Colada causeway et sa foule bigarrée où se mélangent  nouveaux arrivés, ceux qui décompressent avant de reprendre un vol pour l’occident et les marchands de bonheurs plus ou moins petits, coûteux ou volatiles et au centre de cette rue qui concentre une grande partie de l’activité touristique bombayite, une institution. Léopold fière de son siècle maintenant bien dépassé occupe la place comme aucun autre restaurant, si bien qu’un repas dans ses murs, permet depuis sa table d’embrasser d’un panoramique du regard tout ce que la rue compte de faune. Les tarifs, un rien plus élevé que dans une gargote lambda, triant sur le volet, son public est composé en grande partie d’occidentaux, mais aussi de la middle classe indienne qui vient là, boire une bière, manger un frite et ainsi s’achète un peu de se parfum de modernité qu’évoque d’une certaine manière les effluves occidentales  que Léopold leur permet presque de toucher. Touristes estampillés et d’un âge plus ou moins certain, travellers, eux aussi marqués, expatriés mais aussi des groupes de japonais ou de coréens, en ce lieu mythique, s’ignorent, tous à l’attention qu’ils donnent à leur tablée, à leur repas ou aux mots dont l’exclusivité est destinée au conjoint ou la conquête avec qui il ou elle partage une bière.

Bombay n’est pas tout à fait l’occident, mais, ce n’est pas encore vraiment l’Inde, non plus. Les bâtiments victoriens qui accueillent le cœur administratif de la ville, tout comme son avenir qui le long de marine drive croit dans des tours, trouve avec Léopold en quelque sorte un mètre étalon, une image en modèle réduit mais bien réel qui rend tout à la fois compte du passé colonial de la ville et d’un futur cosmopolite avec les joies et les désavantages qu’entrainent l’anonymat. Quand à la question des slums et des millions de petites mains qui plus ou moins loin de ce centre névralgique vivent dans des bidonvilles, elle est ici bien loin, éludée ou alors peut-être cachée, remisée au fin fond des cuisines.

La partie immergée de la brasserie, permet, elle, à l’abri de ces questions existentielles sur le sort de la majorité des troupes qui font la maximum city, qu’une certaine forme d’individualisme règne et puisse prendre encore le nom d’intimité ou de choix. La tolérance du lieu, affichée, jusque sur sa carte où figure au grand jour et sans que ça ne semble gêner personne des plats à base de bœuf s’appliquant à ce que chacun des clients retrouvent chez Léopold et sans même qu’ils y prennent garde, un peu du confinement du bon vieux temps des colonies. Certes les indiens sont désormais admis, mais un maharadja ou un riche marchand ne l’était-il pas à l’époque, les choses n’étaient, qui sait, peut-être pas si différente, chez Leopold, avant l’indépendance.

Les indiens qui se retrouvent en ce lieu goûtent eux aussi ce cloisonnement qui fait d’eux des gens spéciaux aux mœurs raffinés. Ils, s’appliquent en général à parler anglais, ne haussent pas inutilement la voix, et se plient ainsi au rituel de supposée civilité qui sévit dans la vieille Europe et plus généralement dans la partie « occidentale » du globe.  Le lieu bruite ainsi de dizaine de conversations sans qu’aucune ne semble devoir prendre le dessus ou s’imposer, le feutré du ruissellement des paroles en fait un élément qui si on n’y prend garde s’évapore accompagnant ainsi les volutes de fumée vers un ailleurs qui ne semble déranger personne.

 Dans un coin une porte gardée par un portier s’ouvre et se ferme sur les allez et venus des happy few qui le fréquentent et dont le mystère reste en ce qui me concerne entier. Mes extrapolations et le récit que Gregory David Roberts fait du lieu, dans Shantaram, suppose qu’il doit s’y passer bien des choses que la, finalement, bien tranquille salle de restaurant ne peut voir ou entendre. Maintenant chaque lieu, comme toute personne à ses secrets et qui sait sous ses allures pépères, peut-être qu’à la vue de tous, dans la confidence d’une conversation entre deux amis se manigancent quelques trafics ou entourloupes qui verra le nouvel arrivé repartir plumé après un bon repas aux proportions gargantuesques à l’une de ces tables qui affichent le menu et permet ainsi à peine installé de s’y mirer, un garçon le stylo à la main se tenant à l’écoute de vos desideratas.  Le côté canaille de la ville, sa pègre, sa mafia, s’invitent en effet peut être en souterrain chez Léopold, histoire de compléter le tableau et donner une dimension de plus à ce restaurant dont l’attraction reste en partie un mystère, mais où, une fois qu’on y a mis les pieds, c’est un vrai plaisir d’y retourner, autant pour sa cuisine que pour replonger le temps d’un repas dans ce bain cosmopolite qui fait le lieu autant que la ville.