Kovalam

A l’extrême sud du Kerala existe un endroit qui affichant fièrement sa plage, masque ainsi son véritable visage et la torpeur, pour ne pas dire l’ennui qui le caractérise si on ne se plie pas aux exigences qu’il impose. Les quelques pécheurs, leurs barques exotiques, tout comme le rituel qui les voit tirer leur filet depuis la plage apparaissant, finalement, comme un simple élément de figuration juste bon à distraire les patients qui séjournent en front de mer ou dans les hôtels qui à l’ombre des cocotiers animent de leurs enseignes les allées sinueuses que la vitrine où s’exhibent poissons et crustacés tente de cacher. Kovalam, à l’exception de quelques indiens qui viennent pour la journée et profitent des joies de la plage, le couché de soleil passé révèle sa nature clinique par l’entremise de ses ‘’habitants’’ qui entre deux soins transitent. Errants mollassons pour qui la promenade, ses restaurants et les sempiternelles boutiques de souvenir servent de planches de salue entre un bain de soleil à l’ombre d’un parasol et sur un transat s’il vous plait et un soin qui à de grande change d’être oléagineux, l’Ayurveda trustant la place avec autant d’appétit que ses voisins vendeurs de châles et de bijoux ou que les sangsues qui sous prétexte de vous purifier vous saignent. L’hôpital comme il est si facile de nommer Kovalam beach drainent dans son filet une population vieillissantes pour qui la retraite à déjà sonné, mais aussi ceux qui attendent son glas et ceux, enfin, qui s’ils ne maigrissent pas ne sont pas sûrs de l’entendre un jour teinté.

Le bien être dont tous sont en quête fait alors oublier la morne vie de l’endroit, le couvre feu s’il n’est officiel, se synchronisant toutefois avec les poules, pour qu’au petit matin, à l’heure où le temple vous réveille de manière tonitruante, les allers et retours entre les différents lieux de soins et l’hôtel reprennent avec un certain automatisme leur cours. Cette villégiature loin d’exhaler la vie, la chloroforme. Le doux cocon exotique avec coco et crustacés, discret, opère alors et endort tous ceux qui y déambulent jusqu’à ce qu’ils s’oublient suffisamment pour qu’en peignoir et le corps encore luisant ‘’d’essentiel ‘’ il retourne à leur chambre lorsqu’il ne s’agit pas, la nuit venue, de trainer leur corps las et flapi à la vue de tous sur un balcon qui doit dans l’esprit de celui qui ainsi s’exhibe délimiter le privé de son acte. La dégradation, le relâchement dans ce purgatoire travesti en paradis pour des raisons de pure esthétique ou peut-être tout simplement pour éviter l’effrayant reflet de la réalité, sont admis telle une gentille régression transitoire que le retour vers l’occident assurément gommera, le jeu des masques ne pouvant se satisfaire d’une telle nonchalance.

Le bassin historique de la médecine ayurvédique dont Trivandrum tout proche est l’épicentre inspire les ambitions avides de devises étrangères que Kovalam, la lessiveuse est supposé changer en roupies sonnantes. La station balnéaire à trop miser sur le clinquant, s’est toutefois coupés de l’essence même de la vie pour n’être qu’une riche citée dortoir pour vieux anglais, tout entière dévouée au repos. Les jeunes, eux s’arrêtent à Verkala pour y reproduire un peu plus au nord, un peu de l’ambiance de Goa sur les plages du kerala. Le bien être dans les deux cas, à se satisfaire de recettes éprouvées, permet sans doute d’occulter bien des choses et qui sait paradoxalement de se délester de la profonde question de l’existence, pour se contenter d’un succédané facile à digérer, qu’un peu d’huile pour le folklore et les souvenirs suffit à faire glisser.

Ma mauvaise foi concernant Kovalam aura toutefois l’honnêteté de reconnaître les possibles exceptions tant chez les patients que chez les médecins. La vue d’ensemble de l’endroit donne pourtant de l’humanité et plus spécifiquement des occidentaux qui y séjournent, une vision sur le déclin où des êtres à la dérive viennent se raccrocher aux branches du magique en quête d’un remède miracle susceptible d’atténuer les effets de cette inévitable déchéance. Le paradis s’il est à l’image de ce petit bout de plage ensoleillé, donne, à bien y réfléchir, envie d’emprunter des chemins de traverse ou qui sait peut être même une autoroute pour un chemin radicalement différent. Heureusement à tous paradis ses anges et même si celui-là de paradis ne m’a paru des plus sexy, les anges eux étaient bien présents en la personne du Dr Raghavan, des membres de son équipe, de Suma et de sa maman dont elle a hérité du sourire même dans les moments difficiles. Tous, la générosité à fleur de peau, furent les véritables soleils de Kovalam lors de mon séjour dans ce lieu qui a bien du mal à convaincre de son authenticité qu’une vague a due souffler pour ne laisser qu’un front de béton qui désole plus qu’il n’enchante. La pluie et le cortège de nuages qui l’a précédé, loin d’assombrir encore ce décor, en estompa, au contraire un peu de la vulgarité pour lui rendre une certaine densité et un peu de sa supposée beauté. Celle d’un lieu qui privé de ses artifices laisse entrevoir une dose même infime de vulnérabilité, qui du coup nous le rend presque attendrissant, sans ses patients échoués au soleil.

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