Indya ou les infortunes, mais aussi les fortunes d’un voyage en Inde


Udaipur est magnifique et mérite que l’on s’attarde pour la contempler. Le toit et l’excellente cuisine de l’hôtel Hanuman Ghât constituant en général le lieu idéal pour ce type d’exercice, mais à deux jours de Diwali et alors que la cité retentit ça et là des pétards et des feux d’artifices qui de toutes part illuminent le ciel, elle ne peut avoir pour moi qu’un goût amer. Seul le refuge de ma chambre trouve, en effet, pour le moment  grâce à mes yeux pour digérer, le remous  qui m’anime, alors qu’Indya, (comme elle a souhaité que je la nomme), doit, à l’heure qu’il est, être sûr la route qui la mène vers Jaipur, tandis que la mienne s’attarde un peu plus longtemps dans la cité que l’on dit romantique avant de repartir une fois les festivités terminées toujours plus au sud.

La serrer une dernière fois contre moi et tourner le dos au rickshaw qui de son paraphe de fumée signe l’officialité, triste pour elle comme pour moi de notre séparation. Notre histoire, si elle est restée bien chaste, n’en a pas moins de poids. Le mois de voyage en commun, s’il n’était, au départ qu’un échange de bon procédé, une politesse échangée au milieu de la foule et de la bousculade au moment de prendre un billet de train pour Bikaner se ponctue pour l’instant d’un déchirant jet de fumée qui envoie valser, même si la promesse de se revoir est bien réelle, la proximité qui pierre après pierre a scellé la profonde amitié qui désormais nous lie.

Le petit jeu qui consiste à se dire mari et femme pour effacer les étranges manières de joueurs de foot lors d’un France / Italie encore dans les mémoires et surtout pour abréger l’incessant ballet des questions sur notre état civil, nous ayant d’une certaine manière rattrapé. Ce qui au départ se voulait une réponse potache de ma part à un interrogatoire en bonne et due forme sur le trajet entre Amritsar et Bikaner, par une dizaine d’indiens, heureux de leur supériorité en nombre autant que de s’afficher avec des occidentaux, s’est vite transformée en une implicite acceptation du fait qu’elle soit pour un temps mon épouse. Le conditionnel de ma blague que seule Indya semble alors avoir saisis, a savoir que nous devrions nous marier après l’âge révolue de soixante ans s’est alors vite transformé en un présent graver dans le marbre, qui balayait du même coup les approches quelque peu cavalières de nos interviewers dont l’anglais comme l’humour laissait à désirer.

 La blague dont nous étions fiers l’un comme l’autre nous a alors accompagnés jusque dans le désert de Thar, puissants que nous étions sur nos chameaux. Nos liens matrimoniaux étant alors pour nous l’occasion d’enfiler des perles et de casser un peu de sucre sur la noble institution, de manière à rompre par moment le ronron qui nous berçait au milieu des étendues sablonneuses qui servaient d’horizon. La majorité francophone du groupe, ne m’a, toutefois, pas alors permit d’apprécier la densité de ce bout de bonne femme dont l’accoutrement était un feu d’artifice et ses étranges manières, pour nos esprits plaisantins et fermement cartésien, gentiment risibles.  Le fait entre autre de pulvériser de l’eau aux vertus miraculeuses sur la moindre nourriture tout comme sur ses chakras n’ayant pas échappé à nos esprits retords.  

Puis Jean Pierre et Joy nous ont quittés pour gentiment retourner en direction de Delhi, puis de Lausanne et nous nous sommes retrouvés tous les deux avec une destination commune, Jaisalmer.

 A notre arrivée, la volonté étrange de vouloir des chambres séparées malgré notre apparente complicité déstabilisa quelques peu nos hôtes, lors du cirque que représente le choix des chambres, la négociation mais aussi le partage de celles-ci qui se faisaient d’un commun accord et sous l’œil toujours médusé de l’hôtelier face à ce couple d’occidentaux pourtant normalement constitué mais suffisamment dégénéré pour ne pas coucher ensemble. La sève qui bouffe par moment le cerveau des mâles indiens et les contraintes culturelles qui freinent, au pays du Kama Sutra, leur envies faisant moins bon ménage que notre association de malfaiteur dont ils n’ont même pas idée de l’impureté si l’on applique leur grille de lecture à l’union qu’Indya et moi représentions. Mais passons !

Pour en avoir discuté avec elle nous sommes incapables de définir avec exactitude le point de bascule, l’élément ou l’événement qui dans nos rapports à fait que nous sommes passés du stade de camarades de voyage à l’alchimie qui ensuite a durablement soudé nos rapports et imposé l’importance de notre amitié par moment quasi fusionnelle. A Jaisalmer, je pense mais je n’en pas sûr. Peut-être a-t-il juste suffit d’un régal de poulet tandoori que nous avons partagé, après quelques longs jours pur-veg pour que les jeux soient fait.

 Et l’Inde, dans tout ça ? Est-elle partie prenante de se tour de passe-passe ? Sans aucun doute, au-delà du seul décor, elle joue un rôle important dans notre histoire, nous invitant fourbe qu’elle à toujours jongler entre une certaine forme de perméabilité à tout ce qui peut nous arriver et en même temps de la méfiance et une certaine forme de dureté par moment. L’ilot de confiance que nous représentions l’un pour l’autre était dans ces conditions une assurance au milieu de se va et vient permanent entre l’ouverture et la méfiance. Mais est-ce là encore suffisant pour expliquer notre attachement à l’heure nous nous séparons et où les seuls mots que nous arrivons à prononcer sont un faible « fait attention et prend soin de toi »  qui coincé dans la gorge tourne et va de elle à moi et de moi à elle tandis que nous nous serrons l’un contre l’autre, avec l’énergie si ce n’est du désespoir, tout au moins, celle décuplée par la volonté de graver en l’autre l’instant autant que de l’assurer des sentiments que les mots ont du mal à exprimer.

Amritsar, Bikaner, Jaisalmer, Jodhpur, Pushkar, Bundi, Chittogarh et Udaipur. Un mois lors duquel notre complicité s’est aiguisée. Le rituel du petit déjeuner qu’Indya ne pouvait pour rien au monde manquer marquait pour nous le temps de nos retrouvailles du matin et le moment du « bonjour » en français. Puis venait l’offrande au monde de notre complicité qui ne cessait qu’au moment de se dire « bonne nuit » dans une langue dont Molière était loin d’avoir l’exclusivité.  Entre ces deux politesses, des jours, que dis je des années de vie commune avec ma femme qui Romaine jusqu’au bout des doigts et « masseuse » de profession à exporter son naturel tactile et les contacts qu’il suppose dans notre trousseau de mariage. Ses mains en demande d’attention se passant souvent d’un long discours pour m’assurer de sa présence. Elle me prenait alors la main ou faisait danser ses doigts jusqu’à ce que ma main fasse l’effort d’accepter l’invitation et que mes doigts rejoignent les siens. Ses petits gestes d’affections, investir alors ma sphère en principe rétive et adoptés nous rapprochèrent encore un peu plus.

C’est ensuite une séparation, en ce qui la concerne sans cesse retardée, ses plans préétablies s’accommodant en permanence du trajet que je m’étais fixé, tandis que de mon côté j’ajustais sans trop d’effort mon timing, qui nous a permit de prolonger le plaisir d’être ensemble. Ces formalités de voyageurs au long cours, ne furent toutefois que peccadilles en comparaison de la facilité avec laquelle nous arrivions à synchroniser nos pendules, pour remplir nos journées, de ce qui à l’un comme à l’autre nous parait être la vie. Le partage d’un bon repas, des conversations à n’en plus finir, quelques plages de silence, un peu de lecture, une partie de carte ou bien encore regarder une jolie fille, croisée dans la rue et comparer nos goûts en la matière. Nos visites furent, elles, dans ces conditions l’occasion de longues pauses contemplatives qu’Indya ponctuait juste d’un « quelle merveille » en italien. Nos voyages en bus ou en train, un chancelant moment lors duquel piquer du nez était courant et en qui la concerne des lunettes, jusqu’à ce que je lui dise qu’elle pouvait mettre sans problème sa tête sur mon épaule pour dormir, à condition qu’elle enlève ses instruments de torture qui sinon me labourait le bras. Quelques mots, quelques rires pour égayer les heures que dure le moindre trajet en bus dans lesquels s’amassent la population locale qui piochée au petit bonheur le long du trajet vient grossir les effectifs déjà plus nombreux que le nombre de places assises.

Ces petits bonheurs dignes d’un Bollywood flamboyant ne furent ternis, lors de ce mois, que par l’Inde,elle-même, et le sort qu’elle réserve aux âmes candides qui confiantes en ses pouvoirs s’offre à elle pleines des espoirs qu’elle est supposé vous apporter. Indya est définitivement de ceux qui veulent absolument positiver et s’en remettre à la croyance plus qu’au fait pour masquer une certaine fragilité et ne surtout pas voir les nuages qui dans son dos s’amoncellent et l’empêche de voir avec clarté ses projets. Malheureusement le sous-continent a vite fait de déjouer se trop plein d’attention et vite descendu de son piédestal vous met sans plus de manière le nez dans une réalité malodorante. Les douces espérances placées sur sa personne ont alors vite fait de se transformer en problème qu’un trop plein de positive attitude ne peut évacuer, ne faisant que reporter l’échéance d’une confrontation souvent inévitable. La belle Indya tout au long de notre périple commun à ainsi traîné sa croix et continue à la charrier, se démenant pour obtenir un billet d’avion pour lequel elle a versé des ares à Mc leod Ganj et dont elle ne verra certainement, vu comme c’est parti, jamais le jour, remettant, de fait, en cause, une bonne partie de ses projets.  L’autre point d’accrochage avec cette Inde tant aimée est plus intime encore et m’a fait prendre conscience, comme jamais auparavant de la profonde vulnérabilité de celle qui en principe est plutôt d’un tempérament volontaire. La proximité d’un olympe tout personnel où figure en bonne place la médecine ayurvédique, lui ayant fait miroiter un bonheur immense, avec la possibilité de recevoir des soins, autant des enseignements de la part d’un médecin de qualité, qui se sont, en fait, révélés être un gouffre sans fin dont le noir broyé ne semblait rien en comparaison des limbes où son traitement mal exécuté l’avait plongé. Indya est, en effet, ressortie véritablement, décomposée, suite à un chirodara, (pratique lors de laquelle on vous verse, normalement dans un certain recueillement, de l’huile sur le front), réalisé par-dessus la jambe et lors duquel, confrontée à ses démons et aux harassantes questions de ses praticiens qui loin de la laisser en paix la jetèrent, au figuré, en pâture à la rue et à ses incessantes questions d’usage sur son état civile et le fait de savoir si elle était mariée ou non. Alors en larme et à ramasser à la petite cuillère je l’ai vue débarquer dans ma chambre pour fondre littéralement dans mes bras et ne reprendre un minimum pied qu’après de longues, très longues minutes.  Le château de carte, en se jour noir pour elle s’étant d’une pichenette qui la renvoyait dans la marge où je ne sais où, plus loin encore, s’est écroulée entrainant dans sa chute une certaine forme d’apaisement, un éveil spirituel ou que sais je encore pour ne laisser à l’Inde que des hayons pour se vêtir. Les efforts, je le subodore, qu’Indya fait au jour le jour pour se purifier, avec le yoga, la médiation ou encore le choix d’une nourriture saine et équilibré, trouvèrent en cet instant porte close et une seule question pour entrevoir la lumière et retrouver dans un demi sourire la surface. « Mais où étais tu mon mari ? Pourquoi n’étais tu pas là avec moi ? »

Quelques heures seulement avant son départ, comme elle l’avait déjà fait auparavant, elle m’a remercié pour mon soutient et ma patience lors de ses quelques rares moments difficiles. Ce, à quoi je l’a remercie, moi aussi encore une fois, purement et simplement d’exister. Indya est une belle personne, qui a certes parfois, souvent, besoin d’attention, mais dont la compagnie, s’est révélée, en ce qui me concerne un pur bonheur.

Maintenant à Jaipur, elle partira ensuite en direction de Bénarès. J’espère juste que la vie du Gange dans cette sublime cité, qui sans doute possible lui plaira, saura juste se montrer un peu clémente avec elle.

A ma femme d’un temps, à mon amie je l’espère pour très longtemps, qui dans la réalité répond au prénom de V.