La perte en héritage
Kiran Desai

Bien que Kiran Desai vive à Brooklyn, La perte en héritage est un pur et grand roman indien. Un de ses romans dont la magie, tient au fait qu’il arrive à concilier avec une absolue maitrise l’intime, dans ce qu’il a de plus sensible, d’en faire ressentir les émois possibles et à un autre niveau l’histoire, le politique. Les deux, loin de s’annihiler ou d’opérer un quelconque rejet, se mêlent et grandissent au contact l’un de l’autre. L’intime, le personnel trouve alors un cadre pour s’épanouir et se révéler. L’histoire, elle s’incarne avec ce mariage et y gagne le concret qui lui évite tout discours ou penchant théorique pour la maintenir dans l’humain et l’exercice de la littérature. Humain dont chaque page de La perte en Héritage, regorge.
La chorale des personnages qu’il nous est donné de côtoyer au cours de notre lecture distille une mélodie empreinte de mélancolie, dont les voix se répondent et parfois s’entrechoquent, donnant corps aux soubresauts dont la région de Kalimpong fait l’objet. Le rêve, l’horizon, pourrait être, dans ses conditions, l’alternative de l‘exil, New York, mais la big apple se révèle, à vivre, elle aussi, d’une réalité tristement concrète dont l’éventualité d’un meilleur possible s’évanouit un peu plus à chaque petit boulot qu’induit la clandestinité sur le sol américain.
Les interprètes de cette partition dont les élans et les déceptions rythmes, les 700 pages de cette incroyable fresque, sont au nombre de cinq dont les solos et les vies servent de clef de voute à l’édifice. Dans leur sillage d’autres personnages en orbite les accompagnent. Tous, bien que la perte, par delà même la question du karma, semble, être leur héritage, autant que leur lot quotidien, s’efforcent, plus on avance dans le roman, d’éprouver la vie avec un intérêt, malgré tout, certain.
Sai, en particulier dont la jeunesse est à la fois l’atout et le talon d’Achille, éprouve cette volonté d’appréhender cette vie qu’elle découvre alors que son grand père, un vieux juge, un rien misanthrope, qui revenu de beaucoup de chose et en particulier de ses études en Angleterre essaye, au contraire, d’imposer, avec la hauteur que son statut de notable lui permet, une certaine forme de retrait du monde. Enfin, troisième élément à rythmer la vie du domaine, le cuisinier, en est tout à la fois le cœur, les oreilles et les poumons, mais son regard, lui, est vissé sur une Amérique rêvée où il a envoyé son fils Biju. Biju qui à l’autre bout du globe en état de quasi survie permanente, s’évertue, à se débrouiller dans ce New York, si loin des espoirs, que son père, plus que lui, avait placé dans ce voyage vers l’occident et la promesse de l'eldorado qu’il supposait. Enfin, il y a le jeune professeur de Sai, qui malgré, ses diplômes et une aventure avec la jeune fille, ne semble à l’aise, nulle part, que se soit dans l’affirmation d’origines plus que modestes, ou alors dans les quelques privilèges que lui offre son rôle de professeur. Son instabilité, l’amenant, lui plus que tout autre, à servir de baromètre aux bouleversements que subissent la petite communauté qui nous intéresse et au-delà la région. Les velléités d’indépendance des Gurkhas venus du Népal et leur volonté de voir la création du Gorkhaland, à l’instar de celle voulu par certains sikhs au Pendjab, malmène ce qui devrait être un petit bout de paradis à la frontière du Népal.
Magnifique roman Indien, avec ce que ça comporte, de sensualité, d’odeurs… La perte en Héritage plonge dans les profondeurs de ses personnages pour en connaître, tout à la fois l’assise et les failles, alors que le monde qui les entoure se dérobe, lui peu à peu sous leurs pieds. Le roman de Kiran Desaï, se permet, et c’est en ça qu’il est magistral, au-delà de l’infini finesse avec laquelle elle suit Sai et les autres, le luxe de nous fait découvrir une région peu connue, perdue au nord-est de l’Inde et surtout de mettre dans la lumière, le conflit quasi viscéral qui l’étrille. Splendide.
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